Mémoire du Professeur Jean-Raoul MONTIES                     

 

L'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et cependant libre, car, une fois qu'il est jeté dans le monde, il est responsable de ce qu'il fait" [1]

 

La vie nous est donnée. Dès la naissance, nous existons.

 

Mais nous existons comme un animal, une plante, une pierre, le soleil, tout ce qui nous entoure. Le moine bouddhiste nous dira que cette existence est irréelle. Le scientifique nous confirmera que la matière est faite, comme l'univers, d'une immensité de vide, de particules infinitésimales et, essentiellement, d'énergie.

 

Exister est donc passif. "Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?" demandera le poète. Non, pour avoir une âme, il faut décider de vivre, de faire des choix, d'assumer la responsabilité de ses choix. C'est cette liberté de choix qui fait la grandeur de notre existence. Mais cette liberté est obligatoire : nul ne peut s'y soustraire sans s'exclure de la communauté des hommes. "Selon un courant de pensée moderne, il n'y aurait pas de dignité sans liberté.

Pour plagier une formule de Rousseau, on pourrait dire que, selon cette école, « renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs ».

Dans le cas de la maladie d'Alzheimer, par exemple, le patient semble avoir perdu sa dignité puisqu’il n’a plus aucun devoir, il ne peut plus faire de choix et exercer de responsabilités"[2]. Il n'a plus de devoirs, il n'a plus que des droits.

 

Est-ce à dire qu'une personne devenue dépendante par la drogue ou la maladie a perdu, avec sa liberté, sa dignité ? Non, parce que, quelle que soit sa déchéance, elle restera humaine. "Vivre, ce n’est pas seulement être un gagnant mais aussi un perdant. Vivre c’est aussi perdre. C’est perdre les illusions de sa jeunesse, perdre du temps, perdre sa santé, perdre ses proches, parfois aussi et avec l’âge, perdre ses facultés mentales. C’est pourquoi l’art de vivre est aussi l’art de savoir perdre." [3] Cette différence entre exister et vivre est fondamentale. L'essence divine de l'homme, nous devons l'acquérir, et on ne peut l'approcher que par notre rapport à l'autre : c'est son regard qui nous fait homme, c'est-à-dire qui reconnaît notre "humanitude"[4], caractéristique de notre appartenance au genre humain, différent du monde animal.  L'enfant élevé par les loups n'est pas humain tant qu'il n'a pas été intégré à notre société. "Nous sommes appelés à devenir les auteurs de notre vie[5]. et c'est un apprentissage puis une construction qui dure toute une vie. Hegel disait : " Être, c'est être reconnu". Il plaçait le désir de reconnaissance au cœur de l'être humain. Nous ne nous humanisons pas seuls. C’est l'humanité des autres qui nous humanise. C’est cette humanité des autres qui va nous rendre humain avec celui qui souffre[6].

 

C'est ainsi que la plus grande souffrance est peut-être la solitude. Non la solitude volontaire : "j'aime être seul", dira-t-on. Mais c'est une solitude voulue, pour réfléchir, se ressourcer, s'exclure, pour un temps, de l'agitation extérieure. C'est celui qui jeûne en sachant le frigidaire plein. Je parle de l'individu qui a perdu toute attache extérieure, qui se trouve dans un vide relationnel, comme ce prisonnier placé en isolement, totalement coupé du monde, maintenu dans un sevrage sensoriel absolu qui devient fou et crie pour s'entendre et espérer que quelqu'un d'autre l'entendra. Dans un film remarquable, Tom Hanks, perdu sur une île déserte, s'invente, comme Robinson Crusoé, un compagnon sous la forme d'un ballon de football, amené par les flots sur le rivage. C'est son autre, son ami, son confident, son ennemi. Il le rattache à l'humanité. Ils partiront ensemble et il mettra sa vie en péril pour éviter la séparation, pour continuer à exister.

 

L'homme, l'animal le plus évolué (à ce jour)  est pourvu de trois cerveaux : le cerveau reptilien qui représente l'instinct, le cerveau mammalien, l'affectif, et le cerveau supérieur, qui le dote de la raison, de la réflexion, de la possibilité d'abstraction. Le premier est basique et assure la survie, les réflexes de protection. Le second assure le relationnel, les échanges, il permet l'intégration à un groupe, à une communauté. Non ou mal contrôlé par le cerveau supérieur, il peut se laisser  dominer par l'instinct grégaire, cher à Rabelais, dans la foule aveugle et déchaînée. C'est lui qui est impliqué dans la souffrance de l'isolement. Mais l'intégration dans la communauté des hommes, qui définit son "humanitude" est la condition indispensable de son existence. (Je pense que, chez les insectes dits supérieurs, fourmis, abeilles, termites, etc. il existe un "cerveau collectif" constitué par les interrelations chimiques unissant par les antennes les quelques neurones de chaque individus, comme les milliers de micro-ordinateurs particuliers que l'on fait travailler ensemble, souvent à l'insu de leurs propriétaires).

 

Le cerveau supérieur, c'est la raison, le contrôle, l'adaptabilité aux diverses situations. Mais aussi c'est lui, quoique très "parasité" par les deux autres cerveaux, qui va faire les choix. Pour choisir, il faut des alternatives, c'est pourquoi la notion manichéenne du Bien et du Mal rend le Diable obligatoire. C'est là que nous retrouvons l'idée de  liberté.

 

La solitude, l'isolement, cause de souffrance, est aussi à l'origine de la notion d'inutilité.  A quoi bon vivre, si l'on n'est utile à personne ? Le vieillard abandonné, la femme qui n'est plus entourée et reconnue par le mari, les enfants, la famille à qui elle a consacré la majeure partie de sa vie, qui ne s'est pas ouverte à sa communauté, a perdu son sentiment d'utilité. Pourquoi, pour qui, continuer à vivre, à lutter contres les misères de la vie quotidienne, la maladie ? "Dans quel néant, que sera ma vie ?" D'où un laisser aller, une perte d'intérêt pour la vie, la tentation du suicide volontaire ou inconscient, ou, peut-être un désintérêt, une dépersonnalisation, qui pourrait faire le lit de la maladie d'Alzheimer.

 

Le suicide, c'est pour les uns un appel au secours; c'est, pour beaucoup, une fuite devant une vie devenue inutile et insupportable; c'est, pour un orgueilleux, le refus de la dépendance; c'est, pour quelques esprits forts, le point final mis en bas de la page d'une vie bien remplie.

 

"C'est pour cela aussi que l'homme est un animal qui se suicide, même quand il a à boire et à manger. Il est habité par ce désir de reconnaissance que l'on peut voir d'ailleurs dans ses formes les plus immédiates chez le tout jeune enfant qui ne peut faire sa galipette si personne ne le regarde. Un exploit en ma seule compagnie, cela n'a aucun intérêt.

 

"- Regarde ce que j'ai fait". Le drame, c'est le père, quand l'enfant vient brandir son dessin, qui lui dit "- oui, c'est bien. Laisse-moi tranquille, je finis mon journal". Là on touche à quelque chose de grave : c'est ontologique, ce désir de reconnaissance"[7].

 

L'appartenance au genre humain n'est donc que l'intégration à une communauté à laquelle on participe et dans laquelle chacun a son rôle à jouer. La tribu de notre ancêtre, le village de nos anciens, a cédé la place à la ville tentaculaire dans laquelle sont dispersés des individus habités par leurs propres besoins et désirs, par leur lutte pour la vie, mais aussi par leurs peurs. Le voisin est, au mieux, un indifférent, au pire, un danger potentiel.

 

Eviter l'isolement c'est venir en aide à son prochain.

 

C'est facile pour ceux qui ont été ouverts aux autres, à leur famille, à leurs amis, toute leur vie. Ils continueront et, exposés aux mêmes vicissitudes de la vie, les assumeront, car ils seront entourés d'affection, d'estime et trouveront toujours d'autres plus malheureux pour relativiser leurs propres malheurs.

 

C'est beaucoup plus difficile pour ceux qui ont vécu repliés sur eux-mêmes, contemplant leur ego, isolés dans leur individualisme. Tant qu'ils ne s'ouvrent pas à l'autre,

 

Ne pas se contenter d'exister, mais continuer à vivre, c'est la voie du salut.

 

Mais la compassion ne peut être commisération, pitié : ce serait rabaisser l'interlocuteur, l'enfermer dans son malheur. L'entretien doit être horizontal : c'est à nous de remonter la personne souffrante et de faire en sorte qu'une relation entre adulte s'établisse et non pas de "thérapeute" à assisté. Cette personne, exprimant son désarroi, voire son désespoir sera peut-être mise en condition de trouver en soi des réserves inconnues de courage. C'est l'objectif du "pacte" qui s'établit par une écoute et une empathie attentive et fraternelle… et non paternelle. La confiance entraîne l'ouverture – dans confiance, il y a confession.

 

"Le pacte scelle une relation de responsabilité au sens littéral du terme. En effet, responsabilité, en latin, ce n'est pas seulement répondre, c'est spondeo, c'est-à-dire : je promets. Être responsable vis à vis de l’autre c’est lui dire silencieusement : "je te promets que je ne t'abandonnerai pas".[8]

 

"Contre l'individualisme qui cherche dans le miroir une réponse à la question "qui suis-je ?",  nous trouvons dans l'entraide une quête de soi qui passe par le regard de l'autre : « c'est dans la relation à autrui que j'assiste à moi-même » (Lévinas). L’erreur de l'individualisme est de chercher à se connaître soi-même en sa seule compagnie alors que la véritable connaissance de l'autre passe par la rencontre, par la relation intersubjective, par la relation au groupe. C'est l'autre qui va me faire un effet de révélation à moi-même. La connaissance de soi est une motivation fondamentale dans l'entraide"[9].

 

Je terminerai en citant la dernière phrase d'un livre que mon père m'a fait lire quand j'étais adolescent et que j'ai retrouvé récemment : Lecomte du Nouÿ termine ainsi son livre

 

"La dignité humaine" [10]: "… Je voudrais finir sur une règle très simple, une règle générale à la portée de tous, ne heurtant aucune conviction et aucun sentiment, n'exigeant aucun sacrifice et aucun abandon… Cette règle de vie est essentiellement chrétienne : je lui laisserai cependant la forme émouvante que lui a donnée la  tradition musulmane :

 

"En naissant, tu pleurais et on riait autour de toi. Conduis ta vie de telle sorte qu'à ta mort tu souries et que tout le monde pleure"

 

JRM 

 

[1] Jean-Paul Sartre : "La Nausée"

 

[2] Jean-François Mattei et Pierre Le Coz :"La maladie prive-t-elle l'humain de sa dignité ? " (Rencontres Amista-Alzheimer, 26 novembre 2004.

 

[3] Idem

 

[4] Yves Gineste et Jérôme Pellissier :"Humanitude"

 

[5] Frédéric Lenoir : "L'oracle dell aluna"

 

[6] Pierre Le Coz : "les motivations de l'entraide" (Les 2èmes rencontres Amista-Alzheimer – 1er décembre 2006

 

[7] Pierre Le Coz : idem

 

[8] Pierre Le COZ ibidem [9] Pierre Le Coz : ibidem [10] Lecomte du Nouÿ : "La dignité humaine"



Les réactions

  1. Avatar
    Gérard Maudry

    quelle magnifique analyse sur la vie, la liberté et la dignité. Quand on connait bien l'auteur, ses qualités scientifiques et son humanisme légendaire on éprouve un sentiment de fierté à être son ami. Merci Jean Raoul

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